Techniques de la prévention

De leur apparition dans les années 1940 jusqu’à l’institutionnalisation de leur secteur dans les années 1960, les acteurs de la prévention spécialisée ont préservé un empirisme source d’une grande diversité de pratiques. Diversité des territoires, des « publics » concernés, du mode de financement, du statut des éducateurs et surtout de leurs techniques... La définition en creux de l’action préventive par rapport à l’éducation en internat (libre adhésion, absence de mandat nominatif, respect de l’anonymat…) confirme ce choix dans les années 1970. Les techniques qui servent l’« accrochage » s’imposent spontanément, même si elles sont hétéroclites et engagent bien plus qu’en internat la personnalité de l’éducateur. L’« accrochage » incertain des bandes de jeunes dans la rue, qui vise à les transformer en leur proposant d’autres centres d’intérêt et d’autres perspectives d’intégration, est un véritable leitmotiv des premières générations. Sa genèse est souvent racontée comme le récit initiatique d’une révélation, d’un déclic : tels Robert Mathieu et sa pâte à modeler à la Boutique de la rue de Navarre à Paris, Bernard Emo et son ring de boxe à Rouen, ou Louis Dooghe et son établi de menuisier à Marcq-en-Baroeul… même si souvent le succès exige une infinie patience et une attention à chaque signe de confiance.
Dans les clubs qui complètent l’action des équipes de rues, l’espace mis à disposition des jeunes permet de déployer plus facilement l’éventail des techniques de loisirs qui permettront cet « accrochage ». On utilise des activités dirigées (les « techniques éducatives » des éducateurs d’internat), ou bien « libres » ou moins organisées lorsque les besoins de détente et de camaraderie des jeunes semblent les plus importants à satisfaire. L’installation précaire dans une baraque de fortune, souvent montée et aménagée avec les jeunes, est un atout majeur. L’expérience de l’aventure collective y favorise le « fraternalisme » et l’appropriation des lieux. Dans la rue, l’exercice est plus délicat : tel un caméléon, l’éducateur doit se fondre dans le décor du jeune avant de pouvoir « infiltrer » sa bande. Certains comme au billard s’efforcent de « jouer les bandes » et s’adressent d’abord aux plus jeunes pour proposer ensuite leurs services aux plus âgés. Faut-il pour approcher de jeunes prolétaires être soi-même issu du même milieu ? Parmi les premiers acteurs, beaucoup le pensent. A partir du début des années 1960, sociologues et ethnologues apportent à l’éducateur les outils d’un nouveau savoir sociogéographique qui remplace peu à peu la conscience instinctive du territoire arpenté. La technique cartographique redonne de l’intelligibilité aux « zones », « points chauds » ou « points névralgiques » et rayons de déplacement qui animent son quartier d’intervention.

Texte : Sylvain Cid