Eysses

L’existence de l’abbaye bénédictine de Eysses, placée sous le double patronage de Saint-Gervais et Saint-Potain est attestée dés l’an 1008. Comme tous les édifices religieux, elle fut exposée à bien des vicissitudes et lorsqu’un arrêté du 16 fructidor de l’an XI ( 3 septembre 1803) la transforme en maison de réclusion et de force, elle est dans un état de quasi abandon. Par décret impérial en date 16 juin 1808, cet établissement du Lot-et-Garonne est transformé en maison centrale laquelle accueillera jusqu’à 1200 réclusionnaires hommes.

Le 2 juin 1895, le Ministre de l’Intérieur décide que la maison centrale sera transformée en colonie correctionnelle pour mineurs pour rendre concrètes les dispositions prévues par la loi « Corne » du 5 août 1850, laquelle prévoyait, entre autres dispositions, la création de colonies pénitentiaires pour mineurs. D’emblée, celle d’Eysses fut marquée par sa vocation répressive puisqu’il s’agissait d’y envoyer les « fortes têtes » des autres colonies pénitentiaires (Belle-Ile-en-Mer, Aniane, Saint-Maurice et Saint-Hilaire) ainsi que les mineurs condamnés à des peines supérieures à deux années comme le prévoyait l’article 67 du Code Pénal. Eysses fut, avec Gaillon pour une plus courte période, la seule colonie correctionnelle de l’arsenal pénitentiaire français.

Quand on se réfère au règlement intérieur de 1923, on voit que la colonie d’Eysses reste structurée en trois quartiers distincts :

  • La section pénitentiaire pour les mineurs jugés et considérés suffisamment amendés ou corrigés et possiblement transférables dans les colonies ordinaires pour y terminer leur placement ou leur peine.
  • le quartier correctionnel pour les mineurs insubordonnés (tentative d’évasion, bagarres, menaces sur le personnel…), les mineurs indisciplinés envoyés par l’Assistance Publique sur saisine du Préfet du ressort de l’établissement, « pour actes d’immoralité, de violence de cruauté ou donnant des sujets de mécontentement graves » (Art. 2 de la loi du 28 juin 1904).
  • la section de répression pour les mineurs condamnés à des peines criminelles ou à des peines correctionnelles supérieures à deux ans. Les mineurs relégables (mineurs condamnés en récidive légale et dont la peine d’emprisonnement dépassera leur majorité, ne sont pas soumis à la relégation aux bagnes de Guyane). On notera également l’existence d’un petit quartier spécial pour vénériens et syphilitiques.

Le décret du 31 décembre 1927 change le nom des colonies pénitentiaires en Maisons d’Éducation Surveillée mais Eysses échappe partiellement à la réforme puisque le décret ajoute pour l’établissement « Maison d’Éducation Surveillée d’Eysses - quartier correctionnel ». Une fois de plus, Eysses n’échappe pas à son destin voué à la répression. On change néanmoins l’organisation interne de l’établissement ou plus exactement on en modifie les appellations. Le quartier correctionnel est subdivisée en sections « épreuve » et « amendement » comme l’exige le nouveau règlement intérieur de 1931.

Malgré le nouvel habillage sémantique, les colons deviennent des pupilles et les surveillants de moniteurs, rien ne change à Eysses où la violence perdure. Jusqu’en 1940, date de la fermeture de la colonie, Eysses inscrira les pages les plus noires de ce qu’Alexis Danan, journaliste à Paris Soir appela les « bagnes d’enfants » gagnant par ses reportages opiniâtres sur les bagnes l’opinion publique dans une réprobation quasi unanime. La mort dans des conditions particulièrement révoltantes du jeune colon Roger Abel en avril 1937 scellera la fin de la colonie d’Eysses quelques années plus tard.

On retiendra de cette époque le visage défait de Marc Rucard, Garde des Sceaux, qui déclarera aux journalistes présents à sa sortie de la colonie où il avait tenu lui-même à enquêter : « Ce que j’ai vu est bouleversant » ce à quoi ajoutera quelque temps après l’inspecteur général Jean Bancal au terme de son inspection suite à cette affaire : « il faut prononcer la déchéance de l’Administration Pénitentiaire pour ce qui concerne les mineurs ». Le législateur de 1945 ne le suivra pas dans cette voie mais avec la fermeture de la « colonie » disparaît l’ombre des hauts murs d’Eysses la maudite.

Texte : Jean-Michel Armand, 2012.