Ker Goat

Le centre est créé en 1940 par l’assistante sociale Anne-Marie de La Morlais. Elle loue tout d’abord au nom du service social des Côtes-du-Nord une ferme dite « la Ville aux cailles » dans la commune du Hinglé, près de Dinan. L’originalité du projet résulte de l’encadrement choisi pour diriger la ferme : un jeune étudiant en droit, scout de France, Hubert Noël, qui accepte le poste à titre bénévole pendant la période des vacances universitaires. Il est épaulé durant le premier mois par son jeune frère Robert, ainsi que par une équipe de deux ou trois autres jeunes issus également du scoutisme.

Le démarrage de ce centre, baptisé « ferme d’accueil », est difficile : il n’y a qu’un garçon à l’ouverture le 8 août 1940, seulement douze fin septembre, et encore, tous ne sont pas confiés par jugement. Les ressources sont maigres : un prix de journée très bas pour les garçons confiés par le ministère de la Justice, une pension versée selon le bon vouloir des familles pour les autres et une petite subvention puisée dans le capital des deux services sociaux, quelques dons glanés chez les « âmes de bonne volonté ». Au bout de deux mois d’existence, les ressources du centre semblent s’épuiser et l’habilitation du centre par le ministère de la Justice n’est pas entièrement acquise. Anne-Marie de La Morlais adopte alors une autre stratégie en s’adressant au secrétariat général à la Jeunesse (SGJ), à l’époque en pleine expansion, avec la création de très nombreuses écoles de cadres, centres de formation professionnelle, chantiers de jeunesse… Elle obtient le 15 ou 16 octobre 1940 que le centre soit pris en charge comme centre de jeunesse et que Hubert Noël, qui accepte de prolonger momentanément sa mission au dépend de ses études, soit formé au même titre que les autres responsables de centre dans une école de cadres près de Paris. Les conditions posées par le SGJ pour une telle prise en charge et les difficultés de gestion qui s’ensuivent montrent cependant que le statut du centre est à part et que les frontières entre « la jeunesse qui va bien » et « la jeunesse qui va mal » sont loin d’être abolies : Le centre de Jeunesse du Hinglé étant désigné comme « un centre de représailles où seront envoyées les têtes dures des autres centres ». S’ouvre alors un deuxième « chantier » dans la ferme dite « des Vaux », à proximité de la première, le centre prenant alors le nom de Ker-goat ("maison des bois" en breton).

Six mois plus tard, ce mélange de populations apparaît comme invivable. Le SGJ reconnaît une spécialisation à Ker-goat, réservé dorénavant aux seuls garçons envoyés par les tribunaux et ordonne le 3 mars 1941 le transfert de ses contingents d’équipiers vers un autre centre de jeunesse à Coadou. Faute de parvenir à un accord pour transmettre la gestion de Ker-goat, le SGJ menace à plusieurs reprises de fermer purement et simplement le centre, un ultime délai étant finalement accordé jusqu’en septembre 1941. Les tractations avec le commissariat général à la Famille finissent par aboutir, par l’intermédiaire du directeur régional de la Santé et de l’Assistance, Pierre Bianquis. En décembre 1941, le commissariat général à la Famille nomme un chargé de mission en la personne du major Charles Péan, de l’Armée du Salut, afin d’étudier la remise en route du centre. Le rapport d’inspection est très sévère, soulignant les conditions d’existence extrêmement précaires et l’état de désorganisation du centre. Le service social des Côtes-du-Nord finit lui-même par nommer, le 13 mars 1942, un nouveau chef en la personne de Georges Bessis (ancien éclaireur unioniste, formé à l’École de cadres de la jeunesse de Sillery), et garde une partie de l’ancienne équipe. La direction du centre est recentrée depuis le mois de juillet 1941 dans une grosse demeure bourgeoise à équidistance des deux fermes, et des baraquements sont installés sur une lande à proximité. Les deux fermes sont alors progressivement abandonnées.

En 1944, le centre est repris en gestion directe par la Fédération bretonne de sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence (FBSEA). Geroges Bessis, mort en déportation est remplacé par son adjoint Paul Lelièvre, scout de France. En 1951, Ker-goat déménage dans la propriété du château de Pont-Phily à Pleurtuit (Ille-et-Vilaine), la construction des nouveaux pavillons étant presque entièrement financée par le ministère de la Santé publique et de la population et la Caisse nationale de Sécurité sociale. Les jeunes transférés dans leur nouvel environnement, ne s’installent pas au château, réservé aux seuls services administratifs, mais dans quatre grands pavillons flambants neufs, construits dans le parc par les architectes Monge et Daniel.

Cette « vie de château » se poursuit jusqu’au début des années 1980, alors que depuis plus de 20 ans un vent de critiques souffle sur le modèle du « tout internat ». Prenant sur le tard le train en marche, Un premier groupe de jeunes quitte les lieux en 1982 pour s’installer dans la ville proche de Saint-Malo. C’est le début d’une érosion qui s’accélère, puisqu’en cinq ans c’est chose faite. Le dernier groupe quitte Pleurtuit en 1987. Le centre de Ker-Goat devient une structure éclatée en plusieurs petits foyers urbains et le château, vidé de sa substance, sombre peu à peu dans l’oubli pour devenir un de ces « châteaux patates chaudes », l’association gestionnaire cherchant désespérément acquéreur.

Texte : Mathias Gardet.