Cartes d’implantation des services

Le travail sur les relations entre le secteur public et le secteur privé dans le domaine de l’enfance en justice, se heurte au difficile inventaire des établissements et, derrière eux, des associations (on parlait plus volontiers jusqu’en 1945 des œuvres), dites « habilitées » à recevoir des mineurs délinquants. Si la vision d’une nébuleuse insaisissable est celle la plus souvent utilisée quand on évoque le secteur privé, il n’en reste pas moins que certaines règles ont été posées depuis la loi du 5 août 1850 ( voir le sous-thème Lois ). Ces règles ne sont pas toujours respectées, mais elles donnent lieu, petit à petit, à une institutionnalisation des procédures et à une structuration du secteur privé autour de listes officielles qui déterminent, cour d’Appel par cour d’Appel, puis département par département, quelles sont les œuvres qui sont autorisées à recevoir les jeunes confiés par les tribunaux. Il serait naïf de penser qu’une fois établies ces listes régulent de façon exhaustive le placement des enfants, il y a toujours eu des passe-droits ou bien des sous-traitances ou placements à ricochet. C’est ce qu’évoque par exemple un inspecteur général du ministère de l’intérieur en 1928, employant l’heureuse formule de « patronage à cascades » : il signale pour illustrer son propos le cas de jeunes filles confiées par le Tribunal de la Seine à une société de patronage parisienne (en vue d’un placement individuel chez des cultivateurs) – société qui préfère les remettre à un Bon Pasteur (ce qui signifie un placement collectif cloîtré), institution qui finalement, faute de place, les place chez des particuliers. Malgré tout, ces listes permettent d’interroger de façon représentative les évolutions des secteurs publics et privés. Elles révèlent les stratégies de placement qui oscillent perpétuellement entre une prise en charge collective dans des centres fonctionnant en internat, rapidement dénommés fermés, en opposition avec les pratiques de patronages dits ouverts, les enfants étant confiés individuellement à des particuliers. Elles permettent aussi de pointer les décalages entre le placement des filles, pour lesquelles l’enfermement est privilégié depuis toujours, et celui des garçons, pour lesquels des solutions plus souples sont envisagées dès le XIXe siècle. Elles font enfin apparaître les disparités au niveau national et local… Pour visualiser ces listes, il est nécessaire de repérer ces établissements et services dans un temps et un espace particulier. La seule façon d’y voir clair c’est de réaliser une cartographie expérimentale, à partir de fonds de carte adaptés, pour mettre en image les informations et reconstituer les paysages institutionnels publics et privés sur lesquels ont reposé, à chaque époque, ces politiques de placement. Pour chaque période, il faut constituer des jeux de cartes abordant chacune une question que l’on peut croiser, juxtaposer, confronter. Cette réflexion est d’autant plus importante dans le contexte de la décentralisation avec ses nouvelles distributions de décision et de pouvoir. Nous parlons bien de politiques territoriales et des collectivités locales, dont les héritages remontent souvent au XIXe siècle.

Texte Mathias Gardet