MÂLE Pierre (1900-1976)

Fils d’un historien de l’art, professeur à la Sorbonne, académicien et ancien directeur de la villa Médicis, Pierre Mâle est un pédopsychiatre et psychanalyste spécialiste de l’adolescence. Il consacre sa thèse de médecine en 1927 à l’étude du rôle de l’hérédo-syphilis dans l’étiologie des troubles mentaux de l’enfance. Élève d’Henri Claude (qui contribue à l’introduction en France des théories de Freud et qui crée le premier laboratoire de psychothérapie et psychanalyse à la Faculté de médecine de Paris), interne à l’hôpital Saint-Anne, Pierre Mâle y côtoie un autre étudiant en médecine, Jacques Lacan, lequel lui dédie sa thèse. Dès 1932, Pierre Mâle devient un membre actif de la Société psychanalytique de Paris (dont il prend la présidence en 1953 lors du schisme dans la mouvance psychanalytique française) et participe au comité de rédaction de la Revue française de psychanalyse à partir de 1961. Inspiré par les travaux de Jean Piaget et d’Henri Wallon, disciple de Georges Heuyer, Pierre Mâle, considéré comme le Winnicott de l’adolescence (selon Philippe Gutton, psychanalyste, professeur émérite de l’Université de Provence et directeur de la revue Adolescence), effectue dans l’entre-deux-guerres ses premières consultations pour enfants dans un dispensaire d’Henri Rousselle, avant de fonder en 1948 sur le modèle anglo-saxon le Service de guidance infanto-juvénile de l’hôpital Henri-Rousselle (au sein de Sainte-Anne), premier véritable lieu d’accueil pour adolescents en France qu’il dirigera jusqu’à sa mort, et où il formera plusieurs générations de pédopsychiatres. Appartenant à une génération de savants qui désirent porter un regard nouveau sur l’enfance et l’adolescence, Pierre Mâle participe à la construction de nouveaux outils conceptuels pour appréhender différemment les adolescents, ayant recours pour se faire à des équipes pluridisciplinaires aux confins du médical, du psychique et du social. Pierre Mâle partage avec Jacques Lacan la critique des théories dominantes de la psychiatrie de leur époque, notamment le déterminisme biologique inné de la personnalité pathologique. En reconnaissant à la psychanalyse « qui dévoile l’enfant en profondeur » une place prépondérante, Pierre Mâle ne renonce pas pour autant aux acquis de la biologie et de la psychologie génétique, mais il souligne dans chaque parcours de vie l’importance décisive de l’environnement familial et la part de l’« équation personnelle », de la tolérance inégale aux frustrations. Il préconise la psychothérapie, adaptée à chaque adolescent, comme l’arme clinique la plus précieuse et la plus efficace. Auteur de Psychothérapie de l’adolescent (1964), il publie aussi nombre d’articles de pédopsychiatrie du milieu des années 1950 à sa mort, réunis dans La crise juvénile (1982) : Pierre Mâle met en avant l’originalité juvénile et l’aspect révolutionnaire de l’adolescence dans son rapport à l’infantile, développant aussi ses idées sur les déviations psychologiques graves chez les adolescents. Un autre recueil, De l’enfant à l’adulte : psychiatrie et psychanalyse (1984), reprend ses textes publiés de 1936 à l’aube des années 1970. À l’invitation de l’une de ses élèves, Rassa Apellaniz-Rikkers, psychologue à l’Éducation surveillée, Pierre Mâle assure régulièrement des vacations au Centre d’observation de Savigny-sur-Orge, pendant trente ans, de 1946 à sa mort, en 1976. Travaillant de concert avec les psychologues, il y reçoit dans les années 1960 nombre de garçons placés. En principe, néanmoins, on ne recourait à l’examen psychiatrique que si l’on décelait une « anormalité » dans le comportement de l’adolescent. Pierre Mâle participe aussi à la formation des éducateurs de l’Éducation surveillée et à la recherche au centre de Vaucresson. Du reste, il est un maillon essentiel de la méthode de l’observation, œuvrant au rapprochement entre sciences du psychisme et éducation des mineurs « difficiles », alliant psychiatrie, psychanalyse, psychologie. Dans sa pratique clinique, la place du corps adolescent est essentielle – ce que l’on retrouve dans les questions qu’il pose à Savigny par exemple (autour de la masturbation des garçons, des relations sexuelles, etc.). Figure quelque peu oubliée, pourtant considéré comme le « créateur » de la psychanalyse de l’adolescent (selon Patrick Delaroche, Psychanalyse de l’adolescent, Paris, Armand Colin, 2005), dans le sens où il préconise une psychothérapie spécifique inspirée de l’analyse (l’adolescence y alors considérée comme une seconde naissance et symbolise l’occasion d’un rattrapage des ratés du développement infantile), comme « le père de l’école française de psychanalyse de l’adolescent » (selon Maja Perret-Catipovic, François Ladame (dir.), Adolescence & psychanalyse : une histoire, Paris, Delachaux et Niestlé, 1997), ou encore comme « le référent de ce que l’on peut aujourd’hui nommer l’École française de psychanalyse de l’adolescent » (selon Philippe Gutton, Psychothérapie & adolescence, Paris, Presses universitaires de France, 2000), il reste maintenant à analyser la pratique clinique de Pierre Mâle vis-à-vis des « garçons de justice » à l’aune de la parole et du ressenti de ces derniers.
Texte : Régis Revenin