Techniques de la prévention

Depuis leurs premières apparitions dans les années 1940 jusqu’à l’institutionnalisation de leur secteur dans les années 1960, les acteurs de la prévention spécialisée se sont appliqués à conserver un empirisme source d’une grande diversité de pratiques. Cette diversité touche autant les territoires et les « publics » concernés que le mode de financement, le statut de l’éducateur et surtout ses techniques. A partir des années 1970, la définition en creux de l’action préventive par rapport à l’éducation en internat (libre adhésion, absence de mandat nominatif, respect de l’anonymat…) ne fait que confirmer cette volonté. « Il faut disposer d’une gamme de techniques diverses, être toujours prêt à utiliser une nouvelle idée si la précédente a échoué », écrivait déjà Roland Assathiany, à l’époque inspecteur départemental de la Santé dans le Nord et sympathisant de ces initiatives, en 1946. Parmi ces techniques, celles qui servent l’acte éducatif d’« accrochage » s’imposent spontanément, même si elles sont hétéroclites et engagent bien plus qu’en internat la personnalité de l’éducateur. Cet « accrochage » incertain des bandes de jeunes dans la rue, qui vise à les transformer en leur proposant d’autres centres d’intérêt et d’autres perspectives d’intégration, est un véritable leitmotiv des premières générations d’« éducateurs de prév’ ». Sa genèse est souvent racontée comme le récit initiatique d’une révélation, d’un déclic : l’histoire de Robert Mathieu avec sa pâte à modeler à la Boutique de la rue de Navarre à Paris, celle de Bernard Emo et de son ring de boxe à Rouen, ou encore de Louis Dooghe et son établi de menuisier à Marcq-en-Baroeul… Pourtant le plus souvent, le succès exige une infinie patience et une vigilance à l’affût de chaque signe de confiance.

Dans les clubs qui viennent souvent compléter l’action des équipes de rues, l’espace mis à disposition des jeunes permet de déployer plus facilement l’éventail des techniques de loisirs qui permettront l’« accrochage ». On utilise des activités dirigées (les fameuses « techniques éducatives » des éducateurs d’internat), mais aussi et surtout des activités « libres » ou moins organisées, lorsqu’il apparaît à certains éducateurs que les besoins de détente et de camaraderie des jeunes doivent être ménagés. L’installation précaire dans une baraque de fortune, souvent montée et aménagée avec les jeunes, est un atout majeur. Le charme irrésistible de l’aventure commune dans le provisoire est propice au « fraternalisme » et à l’appropriation des lieux. Dans la rue, l’exercice est plus délicat : tel un caméléon, l’éducateur doit se fondre dans le décor du jeune avant de pouvoir « infiltrer » sa bande. Certains comme au billard essaient de « jouer les bandes » et s’adressent d’abord aux plus jeunes pour proposer ensuite leurs services aux plus âgés. Faut-il pour approcher de jeunes prolétaires être soi-même issu du même milieu ? Parmi les premiers acteurs, beaucoup le pensent. A partir du début des années 1960, sociologues et ethnologues apportent à l’éducateur les outils d’un nouveau savoir sociogéographique qui remplace peu à peu la conscience instinctive du territoire arpenté. La technique cartographique redonne de l’intelligibilité aux « zones », « points chauds » ou « points névralgiques » et rayons de déplacement qui animent son quartier d’intervention.

Texte : Sylvain Cid