Campagnes médiatiques et « Bagnes d’enfants »

De la critique de la Petite Roquette en 1847 au livre choc Surveiller et punir de Michel Foucaut paru en 1975, les institutions destinées à la prise en charge de l’enfant de Justice ont été l’objet de nombreuses polémiques dont se sont emparés les médias. Emprisonnement cellulaire, colonie agricole, patronage, durant tout le XIXe siècle, les débats sont vifs quant à la meilleure solution à trouver, mais jusque dans les années 1860, ces controverses sortent peu du cercle des spécialistes. L’apparition de journaux illustrés à grand tirage (Le Petit Journal puis Le Petit Parisien), inaugure l’ère des médias de masse. Les débats sur la spécificité de la justice des mineurs commencent à interpeller l’opinion publique. Les premiers scandales éclatent, dans lesquels on dénonce l’enfer des "maisons de correction", certains journaux comme L’Assiette au Beurre utilisent l’arme de la caricature. Toutefois les affaires restent surtout locales, de l’ordre du fait divers, et n’entraînent aucune remise en cause de fond. Durant l’entre-deux-guerres, les vecteurs de l’information évoluent. Dans une France alphabétisée, la presse et le livre jouent un rôle de premier plan. Le cinéma, bientôt parlant, devient un spectacle populaire, et la radio pénètre dans plus de 5 millions de foyers. Les adversaires des bagnes d’enfants savent utiliser cet archipel médiatique et croiser reportages, romans à succès, chansons, films, et affiches. Dans une période de dénatalité suite à l’hécatombe de la première guerre, ils bénéficient d’une sensibilité accrue pour le sauvetage de l’enfance. Devant la virulence de la campagne, certains établissements sont fermés autoritairement, mais la réforme d’ensemble reste une déclaration d’intention. À partir de l’ordonnance de 1945 et pendant vingt ans, l’ensemble des médias chante sans nuance la gloire de la rééducation, mettant en scène un avant – la légende noire des "bagnes d’enfants" – et un après – la légende dorée des nouveaux internats rééducatifs animés par de jeunes éducateurs fringants -. Au lendemain du mouvement de mai 1968, l’heure est pourtant au désenchantement, les appareils idéologiques d’État sont vigoureusement critiqués. Aucune institution n’échappe à cette remise en cause radicale : la famille, l’école, la société, tout est enfermement. Les établissements pour mineurs n’y échappent pas et l’expression « bagnes d’enfants » reprend du service. Fait nouveau, les critiques viennent souvent de l’intérieur : les éducateurs, les travailleurs sociaux prennent à leur tour la plume au travers de livres, de journaux ou même de mémoires professionnels. Mais ces dénonciations à outrance n’ont-elles pas finies par être inaudibles ?

Texte : Véronique Blanchard.