Rééducation en Algérie

La législation en matière de mineurs s’étend théoriquement à l’ensemble du territoire français. Elle ne saurait cependant s’appliquer à la lettre dans les colonies étant données les différences culturelles et de statuts soulignées dès le XIXe siècle par les promoteurs de cette Justice. Le juge Henri Rollet après avoir recensé les enfants incarcérés pour délit de vagabondage en métropole affirme ainsi en 1892 : « Si, en Algérie, pour ne pas sortir des terres françaises, il fallait mettre à la geôle tous ceux de nos arabes qui ne possèdent ni gourbis, ni douros dans leur djébira, le génie militaire ne trouverait pas assez de pierres pour édifier des prisons ». Un demi-siècle plus tard, fin 1956, Jacques Gauneau nommé éducateur en Algérie dresse un bilan de l’éducation spécialisée réalisée dans le pays en pointant à nouveau les décalages avec l’hexagone. Il évoque ainsi ce pays grand comme 38 départements français, peuplé comme 21 et riche comme 3 ; une population implantée irrationnellement, divisée à l’époque entre « européens » et « musulmans » dans la proportion de 1/9, formant deux ghettos qui se sont juxtaposés sans osmose. Il souligne en particulier l’immense population enfantine et l’inégalité de leur condition : le petit « européen » ayant de grande chance de survivre, d’être soigné, de manger à sa faim et d’être scolarisé, alors que le petit enfant « musulman » doit bénéficier d’un concours de circonstances heureuses pour survivre à des conditions sanitaires quasi inexistantes, pour résister aux maladies et recevoir un enseignement. Par ailleurs, si en matière de Justice des mineurs, le pays est en apparence doté de tribunaux pour enfants, de centres d’observation et d’accueil, Jacques Gauneau insiste sur le fait que cet équipement dans le secteur public est insuffisant, médiocre et encore très imprégné du pénitentiaire, tandis que dans le secteur privé règne la dispersion des efforts avec un fonctionnement souvent en vase clos pas toujours au courant de l’évolution des idées éducatives. Il pointe enfin la coupure administrative entre Paris et Alger, l’inexistence de techniciens de l’éducation à la tête des services, la primauté des incidences politiques sur les impératifs éducatifs, l’esprit répressif qui règne pour des raisons diffuses de paresse et de racisme. Cette situation est aggravée par le fait qu’il n’existe pas d’école d’éducateurs en Algérie et que parmi le personnel travaillant dans les établissements très peu de « musulmans » ont pu se maintenir même s’ils ont réussi les concours.

Texte : Mathias Gardet.