DANAN Alexis (1890-1979)

Fils d’un imprimeur de confession juive, il grandit dans l’odeur de l’encre et dans l’amour du verbe. Autodidacte et poète dans une Algérie française marquée par l’antisémitisme, l’adolescent se montre sensible à l’injustice et écrit dans le journal local de Guelma, sa ville natale. En 1912, le parnassien découvre la métropole. Il publie son premier recueil de poésies, effectue son service militaire et fait la guerre. Pour l’apprenti journaliste à peine sorti de l’épreuve du feu, les années vingt sont des années de galère mais aussi de doute sur le rôle de la presse dans une démocratie. La perte d’un enfant le conduit à réaliser une enquête sur les incuries de l’institution médicale. La pige publiée dans L’intransigeant lui ouvre les portes de Paris-Soir.

Début des années trente, Danan est dans la place lorsque Paris-Soir devient le quotidien le plus lu des Français. Hissé au rang envié de « grand reporter », il fait la une du journal populaire avec des articles chocs sur Cayenne, les « bagnes d’enfants », l’enfance anormale, l’enfance martyre ou le placement à la campagne des pupilles de l’Assistance publique. Il est la « voix », le « croisé », le « don Quichotte » qui interpelle les puissants et donne la parole aux victimes. Après un voyage à Cayenne et sa participation à une commission dont le travail a été une étape dans la réforme, et, à terme, dans la suppression du bagne, le journaliste est sur le point de repartir vers des terres lointaines lorsqu’éclate l’affaire de Belle Ile (été 1934). Il reprend le sujet au vol et lance un appel à témoignages sur les « maisons de supplice ». Il publie (avec photos à l’appui) des articles mettant en cause différents établissement, dont Mettray. Suspectant la philanthropie des dirigeants et livrant à l’opinion le nom d’un ancien surveillant-chef accusé d’avoir tué plusieurs enfants, il fait l’objet d’un procès dont les conclusions, à la gloire de la presse, ne seront connues qu’après la fermeture de l’établissement, en 1938.

L’avènement du Front populaire est une chance pour ce journaliste, socialiste et libre penseur, mais par ailleurs proche du député et ancien ministre, Louis Rollin. Sa direction lui donne carte blanche pour exploiter le filon si populaire de la cause de l’enfance malheureuse. Régulièrement, les articles de Danan sont mis à l’honneur. Prouvost, le célèbre patron du journal du soir, développe une stratégie « attrape tout » et l’émotion, la sensation sont des créneaux qui ont déjà fait recette. Depuis Mai 1936, celui qui lancera Paris-Match soutient financièrement l’association fondée par son journaliste : la Fédération Nationale des Comités de Vigilance et d’Action pour la protection de l’Enfance Malheureuses ; il accueille une autre initiative de Danan, « La chaîne de l’amour ». Avec ses propres armes, Danan ne lâche pas l’administration alors même que d’autres protestations s’organisent. Ponctuellement, ou plus intensément lorsque des affaires éclatent (comme avec la mort du « colon Abel » à la MES d’Eysses en 1937), il continue à dénoncer la corruption de l’enfance et la responsabilité des institutions. Il informe sur les efforts de réforme et célèbre le rôle de la presse dans ces premières victoires…

En 1940, le juif Danan doit quitter Paris-Soir. Ce sont des années de silence. Fin 1944, il intègre l’équipe de Libération, journal né de la Résistance et pour lequel il couvre le procès de Nuremberg. Militant pour la paix et du mouvement des citoyens du monde, attentif à la place du droit international, il poursuit un engagement associant cause de l’enfance et avenir des sociétés modernes. À la fin de l’année 1948, dans un contexte de guerre froide, de divisions et d’engagement des intellectuels, le journaliste rejoint la rédaction du journal Franc Tireur. Après guerre, des reportages sur le sort des enfants juifs pendant la guerre (Décembre 1944) ou sur Nuremberg ne font pas abandonner à Danan ses combats d’avant-guerre contre les institutions (asiles en particulier). Au contraire. Les procès s’enchaînent mais la « machine de Paris Soir » n’est plus là et le « scandale » se dérobe.

À partir de 1953, l’homme, qui préside toujours aux destinées de la Fédération des comités de vigilance, fonde ses propres revues, d’abord Les Cahiers de l’enfance puis, en 1963, La Tribune de l’enfance aujourd’hui Enfance Majuscule. Jusqu’à sa mort, celui que ses détracteurs taxent de démagogie, ne cessera d’écrire. S’il s’est servi de « l’épée du scandale », il a été avant tout un militant de la cause de l’enfance et un animateur de la société civile.

Texte : Pascale Quincy-Lefebvre (Université d’Angers - CERHIO).