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Accueil 2024 – La place et la visibilité des femmes dans l’histoire de la justice des mineur.e.s

Les assistantes sociales : quelle place pour les femmes chez les professionnels de l’enfance ?

Lola Zappi est historienne, maîtresse de conférence, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a réalisé sa thèse sur « le service social en action : assistantes sociales et familles assistées dans le cadre de la protection de la jeunesse à Paris dans l’entre-deux-guerres. »
Pauline Tournier est coordinatrice du comité de rédaction « Protection de l’Enfance. XIX-XXèmes siècles ».

Les assistantes sociales : quelle place pour les femmes chez les professionnelles de l’enfance ?

On va entrer ici dans un angle d’approche un peu différent puisque ma communication ne porte pas sur l’invisibilisation des jeunes délinquantes, mais sur l’invisibilisation de celles qui s’en occupent, c’est-à-dire de toutes les femmes qui comptent parmi les professionnels de la protection de l’enfance.

Les femmes ont pourtant été pionnières dans l’histoire de la protection de l’enfance. On en connaît différentes figures. Dès le XVIIIe siècle, les nourrices s’occupent d’allaiter les bébés des familles urbaines ; à partir du XIXe siècle, cette fonction est institutionnalisée et contrôlée par l’Assistance publique, pour s’assurer que les bébés placés en nourrice soient bien soignés et éviter la mortalité infantile. Autre figure féminine de la protection de l’enfance : les religieuses, qui, au XIXe siècle, vont directement visiter les familles ouvrières à domicile pour soigner les malades et délivrer des secours. Ce sont en quelque sorte les ancêtres des assistantes sociales et des infirmières. Enfin, celles qu’on appelle les « dames d’œuvres », qui vont recueillir les enfants abandonnés ou orphelins dans des institutions spécialisées (orphelinats, internats, etc).

Pourquoi est-ce que ces fonctions sont exercées par des femmes ? On leur associe des qualités « innées » comme la douceur ou la patience qui leur permettrait de mieux prendre soin des enfants. Mais puisqu’elles sont censées relever d’aptitudes « innées », ces activités sont peu ou mal rémunérées. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les femmes qui exercent ces fonctions sont dans leur immense majorité des bénévoles, et elles ne reçoivent aucune formation professionnelle. La première raison de l’invisibilité des femmes dans la protection de l’enfance, c’est donc celle-ci : on ne leur reconnaît pas de compétences spécifiques, donc elles sont moins mises en valeur que des figures masculines de la protection de l’enfance comme les pédiatres ou les juges.

C’est ce que je vais interroger dans cette communication à travers le cas des assistantes sociales : quelle est la place des femmes dans la protection de l’enfance, quel rôle leur est assigné, et pourquoi sont-elles restées longtemps invisibles dans l’histoire de la justice des mineurs et de la protection sociale ?

Les assistantes sociales : les premières « professionnelles » de l’enfance

Il va y avoir un grand tournant dans la protection de l’enfance : la Première guerre mondiale. Avec une génération d’hommes qui meurt au front, le nombre de bébés qui naissent dans les années suivantes baisse drastiquement. En plus, la guerre a réveillé des maladies mortelles très contagieuses comme la tuberculose, qui sont responsables d’une haute mortalité infantile. Surtout, les dirigeants politiques n’ont qu’une peur, c’est qu’il y ait de nouveau une guerre : et dans ce cas, il faut suffisamment de jeunes, vaillants et en bonne santé, pour former une nouvelle génération de soldats. Donc la jeunesse devient un bien très précieux pour une nation : il faut qu’il y ait une natalité suffisante, que les enfants soient en bonne santé, qu’ils grandissent aussi correctement en étant bien éduqués. On commence donc à avoir une réflexion sur la professionnalisation de la protection de l’enfance.

Cette question de la protection de l’enfance va concerner en priorité un public spécifique : les familles de milieux populaires. Parce que selon les élites politiques et les philanthropes engagés dans des institutions charitables, ce sont dans ces milieux que se concentrent ces problèmes de la société comme la mortalité infantile, la pauvreté, la maladie, la délinquance, ce qu’on appelle à l’époque les « fléaux sociaux » : d’abord, évidemment, parce que ce sont eux qui y sont le plus exposés. Mais aussi parce que ces fléaux sociaux sont imputés en grande partie à leurs mauvais comportements : les classes populaires seraient incapables de gérer leur budget pour éviter la pauvreté, seraient totalement ignorants des règles d’hygiène élémentaires ce qui conduirait à davantage de maladies et de mortalité infantile, seraient aussi incapables d’éduquer leurs enfants car ils seraient eux-mêmes un mauvais exemple (prévalence de l’alcoolisme, de la criminalité, etc). Il y a donc infantilisation et une vision moralisatrice des familles populaires. Les assistantes se donnent pour mission d’accompagner mais aussi de contrôler ces familles dans l’éducation de leurs enfants.
Pour cela, on estime qu’elles vont avoir besoin d’être formées professionnellement. D’abord pour qu’elles-mêmes connaissent les règles d’hygiène ou de gestion du budget, donc on leur donne des cours de puériculture, de comptabilité, etc. Par ailleurs, on estime qu’avant d’aider une famille populaire par un secours, surtout s’il s’agit d’un secours à l’enfance (layette, bon de lait, allocation familiale, etc) il faut enquêter sur sa situation pour vérifier que la famille a vraiment besoin de ce secours et qu’elle l’utilisera à bon escient. C’est l’apparition des enquêtes comme préalable à tous secours : c’est une manière d’essayer de débusquer ceux qui abuseraient des aides sociales, que l’on va stigmatiser comme des « mauvais » pauvres, contre les « bons » pauvres qui seraient réellement dans le besoin. Et les assistantes sociales vont être formées à ces techniques d’enquêtes : rendre visite à la famille, comment l’interroger, comment vérifier l’état de l’intérieur du logis, qui interroger chez les voisins, etc.
C’est la création des premières écoles de service social : certaines sont apparues juste avant la guerre, comme l’École pratique de service social, d’autres pendant la guerre, comme l’école des surintendantes d’usine. Le diplôme d’assistante sociale, lui, est officiellement reconnu par l’État à partir de 1932. Ça ne veut pas dire qu’on renonce au rôle d’écoute ou d’empathie de la protection de l’enfance, mais on fait des assistantes sociales un métier qui mélange assistance et contrôle, aide et surveillance.

Dès le début, les assistantes sociales vont être un métier de femmes : dans les écoles de service sociale des années 1920 et 1930, on ne compte que des femmes (et encore aujourd’hui les femmes représentent 90% de la profession). Pourquoi ?
D’abord parce que ces écoles vont explicitement chercher à recruter des femmes. Comme pour les autres métiers de l’enfance on vante leurs qualités « féminines » comme la douceur, l’empathie, leur capacité à prendre soin des enfants, etc. Ce sont autant de qualités qui sont essentielles pour les métiers dit du « care », qui comprennent des activités de soin, de prise en charge de personnes dépendantes, etc. Et si ces métiers sont autant exercés par des femmes c’est qu’on présente encore une fois ces qualités comme étant le rôle « naturel » de la femme.
Ensuite, parce que ce métier va surtout attirer des jeunes femmes de la bourgeoisie. Pourquoi ? Parce que c’est l’une des rares carrières qui leur sont ouvertes à l’époque : autant les femmes de milieux populaires ont toujours travaillé, autant on attend encore des jeunes femmes de la bourgeoisie qu’elles se marient et ne travaillent pas. Donc alors que les jeunes hommes de la bourgeoisie vont pouvoir se tourner vers d’autres métiers mieux rémunérés et plus prestigieux, c’est l’un des principaux débouchés pour ces jeunes femmes. Et c’est un métier qui va sembler « acceptable » aux familles de la bourgeoisie, parce que les assistantes sociales sont justement décrites comme étant du côté d’un rôle « naturel » qui prépare les jeunes femmes à devenir épouses et mères plus tard. C’est aussi un métier qui rappelle celui des religieuses : donc pour des familles catholiques ou protestantes, c’est là aussi vu comme plus acceptable que des métiers plus transgressifs comme une femme qui deviendrait médecin ou juge, celles qu’on appelle de manière péjorative les « cervelines », qui cherchent à devenir l’égale des hommes.
Néanmoins les assistantes sociales deviendront rarement épouses et mères, du moins dans l’entre-deux-guerres. Ça change ensuite à partir des années 1960, où on commence à tolérer que les assistantes se marient et aient leur propre famille. Pourquoi ce sacrifice du célibat ? Parce que le métier d’assistante sociale est très prenant, avec des horaires de travail très lourds et qui prennent le pas sur la vie privée. Les directrices de services sociaux s’opposent le plus souvent à ce que leurs employées aient une famille . Donc les femmes mariées, et surtout celles avec enfants, ne trouvent tout simplement pas de travail. On le remarque d’ailleurs au fait que les premières générations d’assistantes sociales jusqu’aux années 1960 sont toutes appelées « mademoiselle ».
Pour autant, est-ce toujours un sacrifice ? Pour certaines femmes c’est aussi un moyen d’échapper au mariage et à une vie rangée . C’est donc une forme d’émancipation pour ces jeunes bourgeoises, comme pouvait l’être d’ailleurs, au XIXe siècle, le fait de devenir religieuse. Et puis c’est aussi un moyen pour les femmes lesbiennes d’échapper à ce mariage attendu d’elles. On connaît plusieurs cas d’assistantes sociales – ou d’infirmières – qui vivent avec une autre femme la majeure partie de leur vie, sans pour autant que leur homosexualité soit explicite ou revendiquée.

La création des assistantes sociales vise donc explicitement à créer un métier féminin de la protection de l’enfance. Cependant, comme on considère alors que ce métier comprend autant une part de compétences techniques que de qualités « innées » aux femmes. Les assistantes sociales sont donc placées en position de subalterne dans toutes les institutions où elles sont par rapport aux métiers masculins mieux formés : subalternes des médecins dans les hôpitaux ou les consultations de nourrissons, subalternes du juge dans les tribunaux, etc. Cela participe de leur invisibilisation.

Le rôle des assistantes sociales dans la protection de l’enfance

La deuxième raison de l’invisibilisation de ces femmes dans la protection de l’enfance vient cette fois-ci non pas des contemporains de l’époque, mais des historiens eux-mêmes. Les premiers travaux qui se sont intéressés à la protection de l’enfance se sont surtout intéressés aux métiers les plus évidents, comme les juges, les psychiatres, les pédiatres, etc. Et c’était toujours des institutions dirigées par des hommes, donc on ne regardait que des hommes. Ce sont des historiennes qui les premières sont venues rappeler que celles qui faisaient vivre ces institutions au quotidien c’était des femmes, les petites mains certes, mais sans qui ces institutions ne fonctionneraient pas.
Alors quelles sont-elles ces activités des assistantes sociales ? Les assistantes s’occupent jusqu’aux années 1950-1960 de la protection de l’enfance au sens large, qui peut être divisée en trois branches : les enfants orphelins ou abandonnés, la protection de la petite enfance, aussi appelée « protection maternelle et infantile », la protection judiciaire de l’enfance, avec les services sociaux des tribunaux. Ce rôle « multitâches » s’estompe dans le second XXe siècle à mesure qu’apparaissent d’autres métiers spécialisés dans l’accompagnement de l’enfance, comme les puéricultrices ou les éducateurs.

Tout d’abord, les assistantes s’occupent pendant des décennies de la protection maternelle et infantile : visites prénatales, consultations de nourrissons. Pourquoi ? D’abord parce qu’elles ont des compétences soignantes : de 1938 à 1969, elles partagent leur première année de formation avec les infirmières, et ne se spécialisent en assistance sociale qu’à partir de la deuxième année. Parce qu’avec la loi qui crée les allocations familiales en 1932, le contrôle des familles d’allocataires devient la responsabilité des assistantes sociales. Elles doivent enquêter sur la famille puis contrôler son usage des aides. Idem pour la loi sur les assurances sociales de 1928-1930 qui crée l’assurance maternité : pour la recevoir, les femmes doivent obligatoirement se rendre régulièrement dans une consultation de nourrisson et donc être suivie par une assistante sociale. La PMI se généralise après la Seconde guerre mondiale : avec l’ordonnance du 2 novembre 1945, elle est instituée dans chaque département où elle est assurée par les assistantes « de secteur ». Cependant ce rôle de la protection de l’enfance passe de plus en plus aux puéricultrices à partir des années 1960, et échappe définitivement aux assistantes sociales lorsque leur diplôme est séparé de celui des infirmières.

Elles interviennent également dans la protection judiciaire de l’enfance. Le premier service social du tribunal pour enfants est créé à Paris en 1923 : c’est le Service social de l’enfance en danger moral, qui deviendra la fondation Olga Spitzer, du nom de sa fondatrice. Dès ses débuts le tribunal pour enfants gère deux volets de la protection de l’enfance : les enfants délinquants ou difficiles d’un côté, mais aussi la protection des enfants soupçonnés d’être maltraités par leurs parents de l’autre. Les assistantes sociales s’occupent aussi de ces deux publics. Les assistantes du tribunal ont deux fonctions : en amont du jugement, faire une enquête pour le juge pour étudier la situation familiale et la personnalité de l’enfant. Elles font des recommandations au juge sur les mesures à prendre vis-à-vis de l’enfant : le laisser à sa famille ou le placer, principalement. En aval du jugement, le juge peut décider de donner une « seconde chance » à un enfant délinquant ou à une famille signalée pour maltraitance, en leur permettant d’être suivis par une assistante sociale plutôt que d’être sanctionnés directement par un jugement. Le placement d’enfant reste leur outil privilégié jusqu’aux années 1960, parce qu’elles estiment que le mauvais exemple vient des parents, et qu’il vaut mieux séparer leurs enfants de leur famille pour éviter qu’ils ne deviennent à leur tour criminels. A partir des années 1970 les théories psychanalytiques favorisent davantage le fait de laisser un enfant auprès de sa famille et de sa mère en particulier. Aujourd’hui cette perspective est de nouveau sujette à débat. Enfin, leur rôle de suivi n’est pas reconnu officiellement jusqu’en 1935 : au départ, c’est une simple expérimentation en accord avec les juges. Le rôle des assistantes du tribunal se précise avec l’ordonnance de 1945 sur l’enfance délinquante puis celle de 1958 sur l’enfance en danger.
Mais l’ordonnance de 1945 met aussi les assistantes en concurrence avec une nouvelle profession : les éducateurs de la PJJ. On estime que la prise en charge des jeunes délinquants, surtout s’il s’agit de garçons, leur revient. Les assistantes se replient sur la délinquance des filles et la protection des enfants maltraités : on retrouve ici l’approche genrée de la protection de l’enfance qui les cantonne à certains rôles.

Enfin les assistantes sociales s’occupent aussi des enfants orphelins ou abandonnés qui sont recueillis par l’Assistance publique, qui deviendra après la guerre l’Aide sociale à l’enfance. Au départ l’Assistance publique emploie surtout des bénévoles. Ce n’est qu’à partir des années 1960 que sont recrutées les premières assistantes spécialisées dans l’aide à l’enfance, et encore pas dans toutes les régions : à Paris oui, mais dans les milieux ruraux ce sont souvent les assistantes « de secteur » qui s’en occupent jusqu’à la fin des années 1970. Mais au-delà des assistantes directement employées par l’Aide sociale à l’enfance, toutes les assistantes ont un rôle dans la gestion de l’enfance en danger. La loi du 10 juillet 1989 a organisé en particulier l’obligation, pour toute assistante sociale, de signaler à l’autorité judiciaire les cas d’enfants maltraités, conduisant à une envolée du nombre de ces signalements.

C’est aujourd’hui à cela que sont le plus souvent associées les assistantes sociales : celles qui signalent les familles et placent les enfants en dehors de chez eux. Image souvent négative, que l’on parle des placements abusifs ou des échecs de signalement qui conduisent à la mort d’un enfant. Même s’il est vrai que les assistantes sociales ont ce rôle de contrôle, cela revient à oublier qu’elles ont aussi un rôle d’aide dans le suivi de ces enfants, et que parfois, ce rôle de protection de l’enfance face à leurs parents est justifié. En somme, les assistantes sociales continuent d’être invisibilisées sauf quand il s’agit d’en pointer les défaillances : peut-être trouve-t-on là encore les traces d’un double standard genré qui joue en leur défaveur.

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