Écrits de jeunes dans les dossiers individuels

Ètant donné la finalité des dossiers judiciaires, constitués uniquement de pièces administratives jalonnant la biographie du jeune, on a longtemps cru que ces derniers ne sauraient leur donner voix et chair.
Or de nombreux corpus rendent compte de paroles retranscrites par les divers médiateurs que sont le policier, l’inspecteur, l’éducateur, l’assistante sociale ou le psychologue que le jeune a croisés lors des différentes étapes de son interpellation. En effet, rédigés par une tierce personne, mais transcrits à la première personne, les récits que livre le jeune ne sont pour autant pas affadis, appauvris ni biaisés. S’il faut évidemment tenir compte du filtre conscient ou inconscient propre à toute parole rapportée par un tiers - même s’il prétend le faire fidèlement-, il est frappant de constater combien une bonne partie de ces médiateurs parviennent souvent à se faire l’écho d’une polyphonie rendant compte de la gouaille, des expressions savoureuses, des balbutiements qui varient fortement d’un jeune à l’autre.
Les dossiers contiennent aussi trois types d’écrits produits directement par les mineurs.
En premier lieu figurent les missives envoyées par le jeune aux intervenants de sa prise en charge (lettres à l’éducateur ou au juge responsable de son placement) rédigées à des moments variables pour réclamer une remise de peine, se plaindre, ou tout simplement donner des nouvelles des années plus tard…
En deuxième lieu, la correspondance, les billets ou encore les journaux privés du jeune ou entre le jeune et ses proches (parents ou famille plus éloignée, petit ou petite ami(e), copains) livrent des écrits parfois intimes dont il faut relever qu’ils ont été interceptés, recopiés, parfois censurés, confisqués, parce que jugés irrévérencieux ou inadéquats. Ce droit de veto, de saisie, ouvre pour le chercheur une fenêtre impudique sur le vécu, les émotions de ces mineurs quand ils n’ont pas intégré eux-mêmes le risque d’interception, se prêtant alors à de fausses confessions.
Enfin, on y trouve de nombreux écrits provoqués par la demande directe de récits autobiographiques, ou bien de façon plus détournée, par le biais de rédactions consignées dans des petits cahiers scolaires. Il s’agit souvent d’exercices fictifs laissant libre cours à l’imagination. Mais qui dit appel à l’imaginaire ne veut pas forcément dire récit fantaisiste. Si une partie des sujets proposés font ouvertement appel à la fabulation ou à la métaphore, d’autres sont ancrés directement dans une réalité quotidienne et les jeunes puisent souvent dans leur vécu pour y répondre sans avoir l’impression de répondre à un interrogatoire. Ces textes et dessins sont des témoignages, souvent très affûtés, sur un quotidien, un itinéraire, une condition sociale, sur la société en général.

Texte : Mathias Gardet